Les murs à pêchers, vestiges pittoresques du Montreuil horticole

L'origine de la culture à Montreuil remonte aux temps les plus reculés : en 1113, les religieux des abbayes de Saint-Victor et de Saint-Antoine cultivaient déjà de grands domaines. Mais c'est la culture de la pêche, du XVIème à la fin du XIXème siècle, qui fait la renommée de la ville.

Une situation géographique locale favorable
Une grande partie de la ville est située sur une pente orientée vers le sud, procurant ainsi un bon ensoleillement.
Les horticulteurs et arboriculteurs de la ville ont su en tirer profit pour créer un bioclimat favorable aux pêches de Montreuil : ils ont construit des murs faits de "tous petits moellons et plâtras maçonnés avec du plâtre" qui permettent d'emmagasiner la chaleur le jour pour la restituer la nuit. La température diurne ambiante était ainsi supérieure de 7 à 10° C à la température hors des murs.

L'orientation des murs était parfaitement calculée pour tenir compte de la pente et de l'ensoleillement. Parallèles entre eux, hauts de 2,65 à 2,70 m, d'une épaisseur de 35 cm et posés sur des fondations de 40 à 50 cm de profondeur, ils étaient séparés les uns des autres par une dizaine de mètres. La longueur d'une parcelle pouvait atteindre 200 m. Les paysans construisaient ces murs sur le principe d'une alternance de cailloux et de plâtre.
Entre deux parements de moellons de pierre, on bourrait de gravats. Le tout était enduit de "gros plâtre" sur une épaisseur de 2 à 3 cm dans lequel on plantait les clous à palisser. Des chaperons en plâtre ou en tuile couvraient les murs. Des tablettes en planches de Lorraine (4 m X 0,30 m) fixées sous les chaperons protégeaient les arbres des intempéries, notamment du gel.

Des matériaux de base pour la construction de ces murs facilement disponibles et bon marchés
Le silex et le gypse - à partir duquel on fabrique le plâtre -se trouvaient dans le sous-sol de la ville, quelquefois dans les parcelles même mais étaient généralement tirées des carrières locales qui deviendront les actuels parcs des Beaumonts et Guilands, ex-"Buttes à Morel".

La proximité du lieu d'écoulement de la production
Chaque jour, des Montreuilloises, chargées de paniers de fruits, des "noguets", se rendaient aux Halles de Paris où un espace, un "carreau", leur était réservé. Elles y vendaient des fruits mais aussi des légumes et des fleurs, qu'on faisaient pousser dans les jardins entre les murs.

Un jardin qui a fondé la ville
En 1880, c'est l'apogée de la culture des pêches avec 17 millions de fruits produits.
Après cette date on ne construit plus de murs et la culture horticole montreuilloise décline, menacée par le développement des transports qui mettent directement Montreuil en concurrence avec les villes du midi.
L'économie de la ville se tourne alors vers le travail du bois puis de la mécanique.
Aujourd'hui, même si la culture des pêches a disparu dans un paysage urbain dense, l'empreinte de cette horticulture particulière est encore visible dans la ville :

Les murs
On retrouve encore un peu partout à Montreuil, au fond des jardins, des murs ou des morceaux de murs, plus ou moins entretenus ou recouverts de végétation.

Les maisons d'horticulteurs
Quelques maisons traditionnelles subsistent : on les reconnait à la lucarne dont la poulie permettait de rentrer les fruits au grenier, au porche pour accéder à la cour, aux persiennes en bois : rues Pépin, de Rosny, Rochebrune...
Certaines rues sont constituées de maisons juxtaposées dont les façades mesurent dix mètres de largeur. Ces constructions se sont tout simplement insérées dans les parcelles longues et étroites.

Les rues et passages
La trame des voies héritée des anciens chemins ruraux subsiste également. De nombreuses rues portent encore les noms des jardiniers qui ont participé à la renommée horticole de Montreuil :
    * Pépin
    * Girardot
    * Alexis Lepère

La ville compte encore également de nombreux passages, villas, impasses, souvent pavés, anciennes voies d'accès aux parcelles agricoles.

Seul, le centre ville, bouleversé par de grandes opérations urbaines dans les années 60 - tours, barres, dalles - a perdu totalement ce rapport à l'histoire.

Présentation de l'étude du "Patrimoine naturel des Murs à Pêches", de Thomas Rossy
L’objectif général de cette étude était d’apporter des éléments à la réflexion pour que le patrimoine naturel du site des murs à pêches puisse être effectivement pris en compte dans le projet global d’aménagement.
Sachant que tout ne peut pas être préservé, la première approche opérationnelle visait à repérer, dans ce périmètre, les surfaces et les structures les plus intéressantes au titre de l’écologie, qui pourraient mériter d’être "épargnées " par le développement urbain, en fonction de leur compatibilité avec le mode d'urbanisation prévu, ou qui pourraient éventuellement être aménagées ou valorisées.
Par ailleurs, il s’agissait de définir, sous l’angle du patrimoine naturel, différents concepts de valorisation et d’aménagement possibles pour cet espace, qui garantissent le maintien ou la création d’une richesse naturelle importante, tout en étant à la fois attractifs et accessibles au public, et compatibles avec un futur schéma d’aménagement. Les conditions géologiques, hydrogéologiques et pédologiques sont d’abord étudiées.

La flore
Pour la flore, le rapport met en évidence les éléments suivants :
Une diversité qui est surtout interparcellaire, liée à l’histoire des parcelles, au morcellement important de la propriété (avec la présence de friches d’âge très différents sur des surfaces proches, provenant d’usages et de dates d’abandon très divers d’une parcelle à l’autre) ainsi qu’à la présence des murs, limitant l’effet des plantes envahissantes et l’homogénéisation du milieu.
Le phénomène a en même temps ses limites : lorsque les parcelles ont une surface très faible, la diversité finit en effet par décroître.

Une richesse spécifique plutôt faible par comparaison à d’autres friches franciliennes dans le même contexte. Les éléments explicatifs sont certainement en rapport avec l’activité agricole passée très intensive (utilisations de matière fertilisantes et de traitements phytosanitaires), avec la pauvreté des stocks grainiers qui en a résulté au moment de l’abandon des parcelles et avec l’effet des murs, isolant chaque surface d’autres terrains représentant des apports potentiels.

Une présence très intéressante de plantes relictuelles, en provenance des jardins et de l’agriculture

Une présence de plantes associées au micro-climat créé par les murs
Bien qu’il n’ait pas été trouvé de plantes spontanées laté-méditerranéennes, des plantes cultivées caractéristiques du pourtour méditerranéen, en relation avec l’effet climatique des murs, ont été observées.

En ce qui concerne les murs, un entretien trop suivi et régulier du linéaire ne profite pas aux plantes. Celles-ci s’accommodent plutôt de linéaires qui ne soient pas totalement plâtrés et admettant quelques imperfections.

Une végétation associée au ru Gobétue, très intéressante sur un territoire comme celui de Montreuil (absence de cours d’eau). Le milieu est aujourd’hui relativement eutrophisé et le cours général a été perturbé par la tranchée routière de la A 186. Cette composante du milieu est à valoriser.

Un effet de masse de la végétation qui, avec 38 hectares, représente sur l’ensemble du territoire de Montreuil et de ses alentours un stock alimentaire et d’abris.
C’est ce rapport végétal/bâti qui risque le plus d’être remis en cause par l’aménagement de la zone, s’il n’y a pas une prise en compte suffisante des atouts du milieu naturel dans le projet.

La faune
En ce qui concerne la faune, l’étude conclut à l’intérêt de la zone, notamment du point de vue des insectes et arthropodes, profitant des anfractuosités des murs et de l’effet micro-climatique.
Les oiseaux sont bien représentés dans cette zone. Les données du milieu et des observations effectuées indiquent une présence de l’avifaune sur le site qui est plus importante que celle du parc des Beaumonts, en masse et en densité.

Ceci est à rapprocher de la tranquillité des lieux - milieu moins accessible et peu fréquenté par l’homme - ainsi que de la présence d’arbres fruitiers et de multiples caches et abris fournis par la végétation et les éboulis. Par contre, la diversité des espèces est moins importante qu’aux Beaumonts.
On trouve d’une part nettement moins de grands arbres, ce qui restreint la présence d’oiseaux appréciant le milieu boisé.
La rareté ou l’étroitesse des zones de végétation rase ne permet pas non plus la présence d’oiseaux qui nichent au sol ou qui ont besoin de surfaces dégagées garantissant un bon contrôle visuel : alouette des champs, pipit farlouse, traquet pâtre... Le terrain est plus propice au développement d’espèces comme le rouge-gorge, le rouge-queue, le troglodyte qui trouvent leur compte dans les éboulis de murs, ainsi que le grimpereau des jardins et le moineau friquet.

Globalement, pour la faune, l’eau est un facteur limitant qui doit être pris en compte, notamment si on considère les perturbations risquant de résulter de l’urbanisation et de la suppression de certains jardins (puits). Cet élément doit être étudié dans les propositions.
La tranquillité et la fréquentation très diffuse du secteur est par contre un facteur très positif.
Enfin, comme pour la flore, on conclut que ce ne sont pas des murs en parfait état qui profitent aux animaux. Qu’il s’agisse des insectes, arthropodes, petits mammifères ou bien des oiseaux, la plupart d’entre eux tirent au contraire tous les avantages de la présence partielle de quelques anfractuosités et éboulis.

Récapitulatif des actions potentielles pour l’aménagement et la préservation du patrimoine naturel des murs à pêches :

 = Eau souterraine:
    * rétablir autant que possible la circulation des eaux souterraines lors de la remise à niveau de l’avenue paysagère (A 186) ;
    * limiter l’imperméabilisation du sol en utilisant des matériaux spécifiques plus ou moins perméables à l’eau pour les aires de parking et les voiries nouvellement constituées : pavés ajourés, asphalte semi-perméable...

 = Eau de surface:
    * recréer le ru de Gobétue en déterrant son cours souterrain ;
    * végétaliser les berges du ru avec des essences locales et adaptées et locales;
    * récupérer les eaux pluviales des toits des bâtiments qui représenteront de grandes surfaces, de façon à alimenter le ru ;
    * créer des étangs - petites retenues artificielles - à la hauteur de l’ancienne mare de la Ferme de Saint-Antoine, à l'emplacement de la source actuelle du ru de Gobétue et de la future ferme d’animation.

 = Murs à pêches:
    * maintenir ou créer quelques niches et failles lors des travaux de consolidation des murs à pêches maintenus, au lieu de reboucher tous les trous (plus d’abris pour la faune), sans compromettre l’équilibre d’ensemble ;
    * en cas de murs effondrés, mise en place par endroits de portions de haies vives, notamment à base d’épineux et de végétaux de la flore locale, au lieu de remonter des murs maçonnés, de manière à accroître l’offre alimentaire et les abris pour la faune ;
    * maintenir certains éboulis de murs : niche écologique ;
    * en termes de pédagogie créer une animation sur le thème de "tout ce qui pousse sur les murs" en conduisant diverses plantes herbacées vivaces, arbustives et arborées en espalier pour habiller les murs situés en enfilade dans l’axe des cheminements ;
    * mettre en scène l’effet micro-climatique et les différences thermiques (adret/ubac) sur le développement de la végétation à des fins pédagogiques ;

 = Liaisons vertes:
    * créer un cheminement piétonnier/cycliste est-ouest le long du futur ru de Gobétue (parallèle à la rue Saint-Antoine, au Sud) permettant de joindre le parc Montreau et le parc des Beaumonts, en passant par la future ferme pédagogique située dans la zone des murs à pêches ;
    * favoriser parallèlement l’existence de liaisons végétales très importantes pour la faune ;
    * prévoir une ou plusieurs liaisons piétonnières/cyclistes Nord-Sud pour relier les futures zones urbanisées.

 = Patrimoine végétal:
    * sauvegarder les grands arbres présents : noyer, cerisier haute tige, saule blanc, frêne, érable, tamarix... ;
    * végétalisation importante des toits plats de certains bâtiments, notamment les grandes surfaces regroupées, construits dans la zone des murs à pêches, et récupération des eaux pluviales, de manière à compenser les pertes importantes en surface végétalisées liées à l’urbanisation et à la présence nouvelle d’un milieu plus anthropisé ;
    * conforter les biotopes existants et créer de nouveaux biotopes (haies, trous de murs, ru, étang) ;
    * sauvegarder une part importante des jardins familiaux installés par la Ville ;
    * sauvegarder certaines parcelles d’arboriculture traditionnelle où la conduite des fruitiers en palissage est encore pratiquée.

Les murs à pêches, aujourd'hui et demain
Si les murs ne sont plus vraiment apparents, sauf sur le quartier Saint-Antoine, où l'agriculture a subsisté jusque dans les année 50, et où les terrains sont aujourd'hui en friche, ceux-ci sont cependant présents, comme murs de clôture, et surtout comme empreinte donnée à l'urbanisation , par la reprise des orientations des murs, la génération d'un système de pleins et de vides rythmés par l'intervalle des murs, par la profondeur des terrains et des îlots, au sein desquels la présence végétale est prégnante.
Ainsi a été généré un site unique, sans lotissement, dans une mutation campagne-ville particulière, que le parcellaire antérieur a façonné et a déterminé dans une variété d'usages, de fonctions, d'architectures et d'échelles.
Ce quartier, peu éloigné du centre ville de Montreuil, facilement accessible par différentes voies, joue cependant un rôle de frontière entre le centre et les quartiers périphériques. Or, une succession d'études a mis à jour la valeur écologique, culturelle et symbolique ainsi que les intérêts potentiels d'un tel site.
Le classement en zone non constructible a protégé les murs d'une urbanisation destructrice, mais pas contre le vieillissement des matériaux ni contre les intempéries : aujourd'hui les murs s'écroulent.

Aussi, deux questions se posent aujourd'hui :
    * celle du maintien des murs privés des secteurs construits, sortes de filigrane fragile interstitiel souvent interrompu mais encore présent et entretenu par certains occupants qui ont même replanté des arbres en espalier ;
    * celle de l'avenir des 30 hectares de friche agricole, où les murs fragiles s'abîment faute d'entretien, et surtout à cause d'occupations destructrices : dépôts d'entreprises, stokages en tout genre, squats et vandalisme.

Réagir à la disparition des murs:
Un arrêté du maire, signé en décembre 1997, a interdit de démolir les murs sans autorisation municipale.
Aujourd'hui, Montreuil choisit de requalifier le site, seul moyen, si on en fixe les règles, de protéger les murs. En effet, une restauration à l'ancienne des murs, qui n'ont plus de vocation horticole aujourd'hui, serait très coûteuse (environ 7 000 F du mètre linéaire, 1200 euros).
Cette urbanisation, ajoutée au projet de l'avenue paysagère (ex. autoroute A 186, où arrivera le futur tramway) est un atout pour le développement du Haut-Montreuil et les liaisons inter-quartiers. Le projet respectera la "mixité urbaine"

Particularité montreuilloise
Il n'existe pas à Montreuil de zone uniquement industrielle ou commerciale, ni résidentielle, ni de loisir, mais à chaque échelle un mélange activité/habitat/espaces verts. Il peut se décrire comme un squelette de poisson dont l'arrête centrale desservirait des zones plutôt pavillonnaires avec les arrêtes qui emmèneraient au coeur d'ilot, le pourtour de l'ensemble serait plutôt réservé à des zones d'activités rassemblées notamment près des grands carrefours, lieux des connexions bus-tramway.

Le groupe de travail "Paysage, urbanisme et économie urbaine" mené par Eduardo Souto Moura et Luis Mendes,architectes, Michel Corajoud et Giovanna Marinoni, paysagistes, Alphaville, économistes, ont formulé des principes de l'urbanisation qui respectent la spécificité du lieu :

    * taille des bâtiments,
    * types d'entreprises à implanter : activités respectueuses de l'environnement,
    * types de voies,
    * association de plantations de l'espace public à la végétation des jardins particuliers,
    * possibilité de conserver des interstices pour rendre visible plusieurs murs en enfilade.

Ce projet tient compte d'autres études - étude anthropologique, étude faune-flore de Thomas Rossy - venues enrichir le groupe de travail. Parallèlement, une étude de faisabilité de ZPPAUP (zone de protection du patrimoine architecture, urbain et paysager) examine comment mettre en valeur le paysage du quartier et comment restaurer et protéger les murs.
Le chantier de la future ferme pédagogique sera une première pierre posée dans ce vaste chantier qui devrait modifier ce quartier tout en faisant mieux connaître le passé horticole de la ville.

Des emplois-jeunes dans les murs à pêches
Une coordinatrice est chargéee d'informer les entreprises et les particuliers sur l'histoire et le devenir des murs,l'aspect juridique et réglementaire. Aurore Louis : Tél. : 01 48 70 68 61.
James Bazinet, Djamel Soal et Sada Dioum sont les trois agents de restauration des murs, capables d'établir le diagnostic d'un mur et de le consolider ou le mettre en valeur. Les études ont notament montré que certains murs,même effondrés, pouvaient être laissés en l'état s'ils ne menacent pas la sécurité des personnes : ils contribuent à l'ambiance pittoresque du site tout en permettant aussi d'apercevoir les intérieurs champêtres des parcelles.

source : mission environnement de la ville de Montreuil ; www.mairie-montreuil93.fr